Cahier pédagogique Mars 2003
Lê Quan Ninh
Extrait de "l' Abécédaire (incomplet) à l'usage des improvisateurs ", paru dans la revue espagnole bilingue Preliminares (n°10) et à paraître dans la revue américaine Perspectives of New Music et dans Revue & Corrigée
C comme corps Aujourd'hui, où les tendances dans la musique tendent à éloigner le corps de l'instrument et où l'on voit poindre en art jusqu'à un refus de l'engagement du corps sinon comme support du cerveau, il devient très difficile de le faire valoir comme véhicule de l'oscillation entre captations et émissions de vibrations dans toute son organicité. Mais peut-être que les tendances actuelles ne sont que l'extension des tendances déjà anciennes dans la conception de la musique : peut-on évaluer ô combien la pédagogie musicale, au sens traditionnel du terme, ignore le corps au point de créer tant de traumatismes physiques parmi les musicien(ne)s ? Peut-on évaluer ô combien on limite les possibilités d'écoute, non seulement par l'oreille, mais par le corps entier, en filtrant par spécialisation extrême de l'oreille pour ne retenir que les sons culturellement corrects ? Et la musique elle-même n'est-elle pas enseignée comme une abstraction faite d'intervalles, de hauteurs, de nuances échelonnées, etc... permettant, certes, certaine efficacité pour l'élaboration et l'interprétation d'un certain répertoire mais totalement inadéquat pour appréhender le sonore dans son ensemble ? Cette distance maintenue entre l'instrument et le corps, avec cette idéologie sous-jacente du combat nécessaire entre les deux - au point de considérer parfois l'instrument de musique comme instrument de torture - n'était sans doute que les prémices d'une idéologie qui mène aujourd'hui à l'instrument auto-suffisant, ne laissant plus à l'homme qu'une place d'opérateur. Si les formes d'art doivent opérer leur virtualisation complète alors j'attends non sans intérêt ce qui adviendra quand on n'aura plus besoin d'aucun organe pour appréhender le réel, quand par exemple des intelligences artificielles pourront générer de la musique et que celle-ci sera perçue directement par les régions idoines du cerveau directement câblées aux machines... En attendant, la position actuelle des artistes qui évitent le corps comme medium me paraît bien frileuse tant il semble qu'il(elle)s ne veuillent pas pour cela abandonner toutes les prérogatives de la présence corporelle. N'est-ce pas simplement parce qu'il(elle)s n'assument pas leur absence et leur anonymat dans un monde artistique qui ne peut rétribuer des fantômes ? Au XIIe, un pape avait interdit les instruments de percussion parce qu'il les considérait comme diaboliques, s'adressant directement au corps et à ses débordements dans la danse. Cette interdiction d'ailleurs dura des siècles ce qui explique sans doute l'extrême pauvreté de la percussion dans la musique occidentale jusqu'au début du XXe. Mais peut-être était interdit non le rythme lui-même mais la présence du corps instrumental comme partenaire, que ce n'était pas tant la musique qu'on pouvait faire avec que le rapport entre l'instrumentiste et l'instrument, un rapport contre nature... Cela se traduirait-il aujourd'hui par l'absence d'instruments vibrants et idiophones dans les boîtes de nuit ou dans les rave parties, où la danse comme exutoire n'est soutenue que par des machines de reproductions mécaniques ou numériques du son ? Alors musique - déconnectée des corps vibrants - ou danse, c'est comme si il devait y avoir un choix à faire entre l'esprit et le corps. Mais retirer l'un de ces pôles, c'est retirer la possibilité d'un territoire vibratoire entre les deux, retirer l'instrument comme partenaire c'est retirer la multiplication des possibles entre les trois. La tentation du ou exclusif exacerbe ici le postulat que l'un et l'autre existent et sont en opposition comme le serait l'instrumentiste avec son instrument. Alors si on doit accepter ce postulat par défaut en faisant l'économie d'une philosophie qui inventerait une autre vision de l'existence, autant ne pas restreindre les possibilités de voyages entre les antagonismes, autant ne pas faire l'économie d'oscillations toujours plus intenses dans lesquelles peuvent fondre les pôles entre lesquels elles se forment, autant accepter qu'il ne saurait y avoir de triomphe de la volonté mais un chant à nourrir et qui est la somme de ces oscillations. [2002]
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