Cahier pédagogique

Décembre 2002

 

 

Hans Günther Bastian

 

Pourquoi les jeunes ont-ils plus que jamais besoin de musique?

 

Je suis d'avis que notre société doit favoriser la musique, à l'école notamment. La musique sculpte notre personnalité, elle aide à une meilleure qualité de vie. Les politiciens s'y attardent trop peu: si nombre d'entre eux savent combien la culture coûte, peu savent quelle est sa valeur réelle. C'est à nous, les enseignants et professeurs de musique, de prendre notre destin en main et de faire évoluer cette situation.

 

Si nous nous dirigeons de plus en plus vers une société de la connaissance, la seule politique efficace est une politique de la formation. Et avec la musique, la formation devient par la même occasion la meilleure politique sociale possible. Puisque nous serons menés à apprendre toute notre vie durant, notre formation initiale doit surtout nous donner le moyen d'apprendre à apprendre. Dans ce contexte, la musique permet notamment:

  • de nous extravertir, de favoriser l'expression,
  • de travailler en équipe, à l'exemple de l'ensemble musical,
  • de maîtriser notre stress, comme lors d'un concert,
  • d'aborder le "non matériel" dans notre société post-industrielle matérialiste,
  • de se familiariser avec l'autre, avec l'étranger.

Aussi, je postule que la musique, ou le contact avec la musique, aussi tôt que possible et dans toutes les situations, n'a jamais été aussi nécessaire qu'aujourd'hui.

 

La musique est une caractéristique de l'humanité

 

Les jeunes ont besoin de musique pour plusieurs raisons. La première est anthropologique: la musique fait partie de l'humanité, elle est une caractéristique de l'être humain. Elle joue un rôle culturel, de communication non-verbale, de symbole.

 

La deuxième raison relève de la culture pédagogique: la pratique musicale nous met dans une position de créateur ou créatrice. Et cela est gratifiant: "si je peux le faire, c'est que je suis quelqu'un".

 

La troisième raison est socio-pédagogique: la musique favorise notre intégration sociale. Elle va au-delà des frontières linguistiques, puisqu'elle est un langage non-verbal, qui n'a pas besoin de traduction. La communication en musique passe très bien entre des personnes de cultures différentes. Mais même dans un cercle plus restreint, dans une classe d'école par exemple, on constate que les élèves qui font de la musique ensemble sont plus proches les uns des autres.

 

La quatrième raison touche à la politique de formation: au-delà du transfert de connaissances, nous devons également apprendre à nos élèves à donner du sens aux choses, ce que la musique fait particulièrement bien. Et pour revisiter Nietsche: "sans la musique, l'école serait une erreur".

 

La musique est une langue des sentiments

 

La cinquième raison est esthétique, et se définit de manière ontologique: la musique est une langue des sentiments et elle a quelque chose à dire à chacun d'entre nous. Il faut apprendre son langage, son sens, qui contribuera à donner un sens à notre vie entière.

 

La sixième raison relève de la psychologie cognitive: la musique aide les jeunes à se développer. Elle leur procure une joie et une force de vivre particulière. Elle modélise leur existence.

 

La septième raison est juridico-sociale: c'est un droit pour les jeunes que de participer activement à la culture. La pensée esthétique ne doit jamais être l'apanage d'une tranche de la société. Jouer et comprendre la musique ne doit pas être réservé à quelques privilégiés.

 

La huitième raison est extra-musicale: puisque la musique favorise, ou peut favoriser, les aspects les plus divers de notre personnalité (émotionnels, sociaux, créatifs, esthétiques, cognitifs, etc.), elle permet à ceux qui la pratiquent d'être également plus compétents dans d'autres domaines, tels l'apprentissage des langues ou les mathématiques, notamment.

 

La neuvième raison enfin est thérapeutique: les jeunes ont besoin de musique parce qu'elle canalise leur agressivité ou leur violence potentielles, parce qu'elle est bénéfique pour leurs fonctions psychomotrices, parce qu'elle les aide à gérer leurs émotions.

 

En guise de conclusion

 

En 1876 déjà, Charles Darwin écrivait: "si je pouvais refaire ma vie, je me donnerais pour règle de lire au moins une fois par semaine un poème et d'écouter au moins une fois par semaine de la musique; ainsi pourrais-je peut-être préserver certaines parties de mon cerveau qui sont atrophiées aujourd'hui. La perte de cette sensibilité est une perte de joie, probablement défavorable à l'intellect, et plus probablement encore défavorable au moral, puisqu'elle touche directement à notre nature émotionnelle."

 

Les recherches récentes en pédagogie musicale permettent de dire que – dans ce domaine-là aussi – Darwin avait raison. J'en suis convaincu, les jeunes ont tous besoin de musique, aujourd'hui plus que jamais. Une société sans jeunesse est tout aussi inimaginable qu'une jeunesse sans musique.

 

L'auteur:

Le professeur Hans Günther Bastian est titulaire depuis 1998 de la chaire de pédagogie musicale et directeur de l'Institut de pédagogie musicale de l'Université Goethe à Francfort. Il est l'auteur de nombreuses études dans les domaines de la recherche fondamentale en pédagogie musicale, de l'enseignement musical à l'école, de la formation de professeurs de musique, de l'enseignement instrumental, de la sociologie musicale ainsi que de l'encadrement des jeunes talents. A ce sujet, il est également fondateur d'un institut, l'IBFF, consacré à la recherche sur les talents musicaux.

 

 

 

> Fermer la fenêtre